Retour sur le festival de Cannes

Treize jours par an, Cannes, d’ordinaire si tranquille, s’ébroue et s’émeut! Journalistes pressés, vedettes stressées, parasites désargentés, voilà pour le folklore d’un festival unique au monde. Mais au-delà de la manif affairiste, il y a le cinéma, sa magie, ses œuvres. Vingt Palmes d’or, parmi les plus prestigieuses, sortent aujourd’hui en vidéo grâce à l’éditeur Fil à Film qui, une nouvelle fois, crée l’événement. Revivre ces Palmes d’or, en cassette, c’est refaire un superbe voyage dans l’histoire du cinéma. Jean-Philippe Mochon sera votre guide…

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Cannes. Un chatoyant lieu de villégiature pour nantis décontractés en mal de bronzage méditerranéen. Tout ici respire le bien-être, le farniente et l’insouciance. La vie « plaisancière» y ressemble à un beau matin calme, baigné doucettement des halos caressants d’un soleil bien coquin. Mais tout soudain, voilà que ça bouge! Pendant quinze jours du joli mois de mai, la quiétude envapante fait place sans transition à la folie furieuse d’une foule disparate et bariolée qui n’est pas sans rappeler la gare Saint-Lazare à 17 heures un jour de grève. Les festivaliers côtoient, dans le même élan, les «festivalables», les stars se cachent et les parasites s’affichent, les marchands de soupe déjeunent avec les producteurs sérieux et les starlettes bombent des nibards sur le ponton du Majestic. Cette quinzaine, placée sous le signe de la démence, s’appelle le Festival de Cannes. Cette foire d’empoigne réunit la quasi-totalité de ceux qui font du cinéma, partout dans le monde, à la fois un art et une industrie. Après un tel marathon (les journalistes ne sont pas épargnés, loin de là), la délivrance, c’est le palmarès. «And the winner is…» constitue la phrase bateau, mais rituelle, de la remise des prix. Fil à Film, cet éditeur dont nous vous entretenons régulièrement souvenez-vous des collections Truffaut et Malle s’est engagé à corps perdu dans un défi insensé : à long terme, éditer en cassettes vidéo l’intégralité des Palmes d’or remises lors du Festival de Cannes. Jean-François Davy, Pdg de Fil à Film, négocie âprement la cession des droits, car bon nombre de titres existent déjà en location ou à la vente chez d’autres éditeurs. De « La bataille du rail» à «Sexe, mensonges et vidéo», Palme d’or 1989, 51 récompenses suprêmes ont été décernées.

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Dès ce mois-ci, et la série compte s’enrichir tous les mois, pas moins de vingt titres sont disponibles, dans les grandes surfaces et les vidéoclubs, au prix public conseillé de 179 francs. Il convient d’attentivement se pencher sur chacun de ces films, dont quelques-uns ont marqué de façon indélébile l’histoire du cinéma mondial. En 1944, c’est-à-dire en pleine occupation allemande, René Clément réalise, dans des conditions invraisemblables, «La bataille du rail». Ce film, qui traite de la lutte des cheminots contre l’occupant, se divise en trois parties : un documentaire sur la Résistance qui va jusqu’à l’exécution des otages, la folle aventure du train blindé «Apfel Kern», enfin les derniers combats et la victoire, symbolisée par le passage du 122, le premier train libre. Ce qui ne devait être, au départ, qu’un court métrage devient rapidement un film mythique, grâce en particulier à l’habileté du montage qui alterne magistralement séquences vécues et scènes de fiction.

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Deux ans plus tard, en 1946, le premier Festival de Cannes, balbutiant et sans moyens pour cause d’après-guerre, récompense «La bataille du rail» et lui attribue le Prix spécial du jury et le Grand prix international de la mise en scène, l’équivalent des futures Palmes d’or puisqu’il faudra attendre 1949 pour qu’elles soient effectivement décernées. L’année suivante, en 1947, c’est au tour d’un autre cinéaste français d’être à l’honneur. Jacques Becker décroche le prix des «films psychologiques et d’amour» avec «Antoine et Antoinette», un petit bijou de fraîcheur et de poésie. Cette histoire d’un couple charmant qui voit sa vie transformée par un billet de loterie est empruntée à la romancière Louise de Vilmorin, mais Françoise Giroud, coscénariste avec Becker, transforme sensiblement l’histoire originale. La vidéo va permettre de redécouvrir ce film oublié, havre de paix dans la filme souvent dure («Touchez pas au grisbi», « Rendez-vous de juillet») de Jacques Becker. En 1952, Cannes rend hommage, enfin, à l’un des plus grands metteurs en scène du monde, Orson Welles. Palme d’or ex aequo avec «Deux sous d’espoir», de l’Italien Castellani, «Othello» nous conte avec une maestria jamais égalée l’incroyable destinée du « Maure de Venise», un nègre mercenaire qui devient général de la flotte de Venise. On connaît l’attachement presque utérin qui lie Shakespeare et Welles. Tous deux ont en commun cette même vision de l’homme, toujours trahi par ses passions, ses faiblesses et sa vampirisante soif de pouvoir. « Big Orson» transpose la grandiloquence littéraire en emphase filmique, et réussit avec peu de moyens une œuvre authentiquement personnelle. Il finance lui-même «Othello» avec ses cachets d’acteur. Le tournage homérique s’échelonne sur trois ans (de 1949 à 1952). Commencé dans les studios Scalera de Rome, il se poursuit à Safi, Mazagran et Mogador au Maroc, et va s’achever à Tuscania, Viterbo et Venise en Italie. Le difficile rôle de Desdémone est d’abord interprété par Léa Padovani, Cécile Aubry, Betsy Blair et enfin Suzanne Cloutier. Dans la version définitive, subsistent d’ailleurs de nombreux plans des précédentes interprètes. Welles est consacré et par le public du festival et par la critique. Cet événement historique ne devait malheureusement plus jamais lui arriver…