Le réalisateur Clouzot

Henri-Georges ClouzotCinéaste maudit par excellence, il n’est jamais parvenu depuis à s’imposer complètement, sinon aux yeux de quelques cinéphiles inconditionnels. Gloire lui soit ici rendue, car pour les amoureux de cinéma vrai, grandiose et beau, «Othello» reste encore aujourd’hui un film de référence dans la houleuse carrière du Maître. «Henri-Georges Clouzot est un monstre»! Ce cri articulé circule aussi bien dans le milieu du cinéma qu’au sein des rédactions des journaux spécialisés. Il a coutume d’insulter acteurs et techniciens, sans réel discernement et au gré de ses humeurs. Cet ultra-perfectionniste ne souffre pas la moindre critique lorsqu’il est en tournage, et même son premier assistant, Serge Vallin, pourtant réputé pas tendre, le craint comme la grande peste. De « Quai des Orfèvres» aux « Diaboliques », en passant par «Le corbeau » et «L’assassin habite au 21 », Clouzot s’est taillé une infernale réputation, souvent hypertrophiée mais jamais usurpée. Quel que soit l’homme et ses failles, son immense talent n’est jamais mis en doute. Et Jean Cocteau, le président du jury à Cannes en 1953, ne s’y trompe pas et accorde la distinction suprême au «Salaire de la peur». Le pays imaginaire d’Amérique centrale où se déroule l’action est entièrement reconstitué en Provence, mais l’art de la mise en scène, la sûreté du montage et l’interprétation du duo Montand-Vanel, calibrée au quart de plan, nous fait prendre des vessies vénitiennes pour des lanternes prostatiques. Et l’extraordinaire, c’est qu’on marche complètement encore aujourd’hui. «Le salaire de la peur» appartient à cette catégorie rare de films que le temps patine, polit et rend meilleurs. En est-il de même pour la Palme d’or 1958? Oui, sans conteste, car «Quand passent les cigognes» est la révélation du festival. Ce mélo russe, signé Mikhaïl Kalatozov, qui se situe à Moscou en 1941, enthousiasme le jury présidé par Marcel Achard. A tel point que, fait unique, il associe à l’attribution de la Palme le directeur de la photo, Serguei Ouroussevsky, avec cette mention : «Prix de la Commission supérieure technique du cinéma pour la virtuosité des mouvements de caméra ». Prix amplement mérité, car Kalatozov et son chef op’ harmonisent à merveille les techniques du cinéma muet (surimpressions, ralentis, effets de vertige) aux amples mouvements d’appareils dignes d’Orson Welles.

ClouzotLe fabuleux travelling qui suit Veronika traversant la foule à sa descente de tramway est aujourd’hui encore considéré comme un morceau d’anthologie. L’extraordinaire modernité de la mise en scène et l’universalité du thème (drame de guerre et de la fidélité) sont radicalement novateurs pour l’époque. L’on peut maintenant en toute sérénité, vu les mouvances de l’Est, apprécier ce que les critiques de l’époque qualifiaient de «dégel de la production soviétique». L’année suivante nous sommes en 1959 , le réalisateur français Marcel Camus obtient la Palme d’or pour «Orfeu negro». Ce film est la transposition moderne et exotique du mythe d’Orphée et d’Eurydice et se déroule pendant le Carnaval de Rio. «Orfeu negro» remporte, la même année, l’Oscar du meilleur film étranger aux USA.

Davantage que la réalisation, volontiers hiératique, c’est l’originalité du traitement et les couleurs brésiliennes qui séduisent, dans un même élan, public et critique. D’année en année, on peut noter que les jurés du Festival de Cannes prennent de plus en plus de risques en attribuant le Grand prix à des films différents, sinon dérangeants. Mais c’est en 1960 que le Palais cannois exhale, lors de la remise «cocotière» des récompenses qui font plaisir, un singulier parfum de soufre. «La dolce vita» fait scandale, non seulement à Cannes où le président du jury, Georges Simenon, lui accorde la grande Palme, mais aussi en Italie, en particulier dans les milieux aristocratiques et ecclésiastiques. Signalons que le metteur en scène Fedep Fellini frôle l’excommunication. Cette curieuse histoire d’un chroniqueur mondain, qui fréquente la faune romaine en quête d’échos croustillants, se singularise par la crudité de certaines scènes, qui attirent, à l’époque, un public friand de scandale, et, c’est là l’essentiel, une dénonciation des mœurs contemporaines qui ne doit rien à l’hypocrisie ou à la complaisance. Ce malentendu assure au film un succès public inattendu et fracassant, mais l’histoire du cinéma est jalonnée de malaises de ce genre (voyez, entre autres, deux autres œuvres italiennes, «La grande bouffe» et «Le dernier tango à Paris»). L’année d’après, c’est un film français qui partage le gros lot (grelot?) cannois avec «Viridiana» de Luis Bunuel. «Une aussi longue absence», réalisé par Henri Colpi, est un pur mélodrame.

Durant l’été 1960, Thérèse Langlois (Alida Valli), qui tient seule un petit café à Puteaux, croit reconnaître en un clochard amnésique (Georges Wilson) son mari, disparu pendant la guerre. Réalisme poétique, décors miséreux et direction d’acteurs sûre font de ce film aujourd’hui peu connu, un bijou précieux, à redécouvrir chez Fil à Film. Mais le grandiose, le sublime et l’inaltérable, c’est pour deux ans plus tard avec «Le Guépard». En 1963, le jury est présidé par Armand Salacrou. Parmi les jurés, on note les noms de Robert Hossein et de Rouben Mamoulian, le cinéaste américain.