Le guépard

Luchino ViscontiLe «Guépard» de Luchino Visconti. Ce chef-d’œuvre absolu, adapté du roman homonyme de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, nous conte, à travers l’histoire du prince Salins et de sa famille en 1860, l’inéluctable déclin de l’aristocratie italienne face à l’émergence du régime libéral. Tout le monde se souvient de la fameuse séquence du bal, le morceau de bravoure du film. Mais elle ne doit pas occulter le reste, car tous les plans, toutes les scènes sont autant de coups de poing assénés à la face glauque des pseudo-cinéastes. Si la reconstitution historique est particulièrement soignée (le film a coûté près de 3 milliards de lires), Visconti, en artiste universel, peaufine la psychologie de ses personnages et fait de son récit une méditation sur «le sens de l’Histoire», tout en respectant à la lettre ses origines. Nul ne doute qu’il s’identifie au prince Salins (un rôle en or pour Burt Lancaster), car il est lui-même descendant d’une famille noble, mais jamais il ne s’agit de complaisance, simplement une certaine reconnaissance des vertus de l’ancien régime. Alain Delon, qui interprète Tancrède, le neveu estimé de Salina, a rarement été aussi inspiré et jamais aussi bien dirigé. Quel film! Jacques Demy innove. Dans un domaine où les Américains sont rois, c’est-à-dire la comédie musicale, il décide d’apporter la «french touch». Il donne à Michel Legrand, courant 1963, un script intitulé «L’infidélité ou les para pluies de Cherbourg». Ce dernier pense que le lyrisme de l’histoire s’accorde parfaitement avec un film musical. Ensuite, les deux créateurs ont l’idée de faire chanter tout le dialogue quotidien, écrit sans vers ni rimes. Pour la petite histoire, sachez que la première partition qu’écrit Michel Legrand est jugée trop complexe par Jacques Demy qui voulait une musique lisible dès sa première audition. En 1964, Fritz Lang, président du jury au Festival de Cannes, n’hésite qu’un seul instant et, avec l’accord de la plupart des autres membres, décerne la Palme d’or aux «Parapluies de Cher–bourg». Cette œuvre unique fait valeur d’expérience, puisque jamais renouvelée avec une telle perfection. En 1971, «Le messager», de Joseph Losey, remporte le Grand prix, ex aequo avec le film de Visconti, «Mort à Venise». Le dramaturge anglais Harold Pinter adapte un obscur roman de L. P. Hartley. Un tout jeune garçon pauvre est invité chez un ami dans le magnifique château familial. Il va servir, pour les autres, à réaliser des amours impossibles. Magistralement interprété par Alan Bates et Julie Christie, ce film de ‘Losey n’est pas à proprement parler un chef-d’œuvre. Académique et puritain, sans âme ni lyrisme, «Le messager» ne véhicule que les idées larvaires de son metteur en scène, jamais jusqu’au-boutistes. Mais ce jugement définitif mérite, pourquoi pas, d’être corrigé maintenant par la sortie du film en vidéo, chez qui vous savez! « La méprise», suprêmement récompensé à Cannes, en 1973, aux côtés du. sublime «Epouvantail» de Jerry Schatzberg, semble être celle du festival. En effet, ce «petit» film réalisé par Alan Bridges, s’il est correctement filmé, n’est qu’une resucée frigide de «L’amant de Lady Chatterley».

 

L'amant de Lady ChatterleyCette étude de mœurs, qui se déroule en 1920, narre avec emphase les relations d’une jeune femme de la bonne société anglaise et de son chauffeur. Ici, la pruderie est de mise, et on peut s’étonner de cette palme de complaisance par trop visible. Difficile d’en dire autant de «Taxi driver», une ode à la folie urbaine, mis en fantasme par Martin Scorsese. Ce cauchemar malaisé et prenant obtient tous les suffrages lors de sa présentation à Cannes, et Tennessee Williams, autre chantre infernal du mal de vivre qui finit mal et en l’occurrence président du jury, se fait une joie de propulser l’œuvre au pinacle des heureux promus. Justice est faite, car cette folle aventure d’un nocturne chauffeur de taxi, qui veut purifier New York de sa fange et de sa sanie, attaque de plein fouet le corps et l’âme. A propos de «Taxi driver», son scénariste, Paul Schrader, dit ceci : «Ce film pose le problème de la solitude propre à la condition humaine, incarné par un être marchant à travers la foule grouillante, ballotté ou abusé, bousculé ou flatté, qui ne se sent jamais concerné parce que enfermé dans- son univers secret et fantasque. Il est incapable de communiquer avec les autres». De Niro se fond dans le rôle avec une facilité stupéfiante, après cependant un entraînement de six mois sur le terrain. Ne ratez pas l’occasion de revoir «Taxi driver», il n’a pas pris une ride. En 1979, on assiste à Cannes au triomphe des grosses machineries! «L’arbre aux sabots», de l’Italien Ermanno Olmi, est primé à Cannes en 1978. Tournée dans la région de Bergame, ville natale du réalisateur, cette chronique paysanne, qui se déroule à la fin du siècle dernier, s’appuie sur les propres expériences et les souvenirs familiaux d’Olmi. Avec ce genre de cinéma intimiste, évocateur et lent, nous sommes bien évidemment loin des grosses productions souvent séduisantes, mais aussi tape-à-l’œil. « L’arbre aux sabots» n’est certes pas une œuvre facile, mais pour les curieux de l’Histoire, elle mérite le détour. A Cannes comme ailleurs, les années se suivent sans se ressembler. En 1979, vive les imposantes machineries!