TV : liberté plus

tvLa rumeur

Le mercredi 26 décembre, une dépêche de l’agence France Presse tombait sur tous les téléscripteurs, annonçant qu’une réunion s’était tenue le vendredi 21 décembre à l’Elysée. Sous la présidence du chef de l’État, elle comprenait Laurent Fabius, Georges Fillioud, secrétaire d’État à la Communication, et le PDG de l’agence Havas et de Canal Plus, André Rousselet. Objet de la rencontre : discuter du dossier brûlant des télévisions privées ‘hertziennes, par rapport au plan câble, au satellite, à Canal Plus, et échanger des points de vue. Or, depuis quelques semaines, des rumeurs, non démenties, affirmaient que le • Président de la République n’était nullement opposé aux télévisions privées, et «qu’il y en aurait même avant 1986».

La position du gouvernement

Avant toute chose, et afin de bien comprendre le débat, il est nécessaire de connaitre quels ont été les choix du gouvernement en matière d’audiovisuel : en juillet 1982, il avait été décidé de mettre en avant le plan câble, le lancement du satellite TDF I et une nouvelle chaîne, Canal Plus. Or, il apparaît que le câble et le satellite ont pris du retard, et coûtent finalement beaucoup plus cher que prévu (voir encadré). Canal Plus, après une campagne de lancement extraordinaire, doit faire face à de nombreuses difficultés, notamment avec les décodeurs. De plus, peut-on réellement parler de succès, alors que cette «pay TV», copiée sur le modèle américain, ne se situait pas en état de concurrence. On s’abonnait peut-être à Canal Plus faute de pouvoir recevoir autre chose.

La situation politique

Jusqu’à un passé récent, on savait que le gouvernement, lorsqu’il était dirigé par Pierre Mauroy, était totalement hostile à l’idée même des télévisions privées. Toutes les tentatives (voir encadré), et elles furent relativement nombreuses depuis 1981, se virent stoppées par l’intervention de la police, et l’inculpation des protagonistes. Premier accroc, l’avocat Jean-Louis Bessis et le journaliste André Bercoff lancèrent en juin dernier Canal 5. Jean-Louis Bes-sis, qui fut l’avocat de nombreuses radios libres, et membre des commissions Holleau et. Gallabert, était inculpé. Mais le juge d’ instruction chargé de son dossier ordonna un non-lieu. En appel, il fut certes de nouveau inculpé. Mais entre temps, d’autres tentatives eurent lieu, à Paris, TVL, avec Daniel Granclément et Renaud Delourme, deux anciens journalistes de TF1 ; et à Lyon, Canal Rhône Alpes (proche du groupe de Robert Hersant) et Canal I. Parmi les membres du gouvernement, ou des proches du pouvoir, hostiles aux télévisions privées, on note en premier lieu, bien sûr, le nom de Georges Fillioud, puis Louis Mexandeau (avec une position nettement moins tranchée, alternant les «non» et les «oui, mais»), ministre des Télécommunications, Jack Lang, ministre de la Culture (qui fut également hostile à Canal Plus), et André Rousselet, PDG de Havas et Canal Plus.

Les raisons

Les tenants du «non» avancent des arguments frappants : tout d’abord, ils citent l’exemple italien (voir encadré), annonçant la mainmise d’un seul groupe sur la majorité des télévisions privées, et la mort de l’industrie cinématographique. Ensuite, l’encombrement du réseau hertzien, partagé il est vrai entre la télévision, l’armée, les PU, les radios…), la concurrence commerciale qui priverait certaines régions, jugées non rentables, de bonne réception, et notamment des programmes du service public, l’invasion des produits étrangers, la mort du plan câble, de la presse régionale, Canal Plus qui serait obligé de passer en clair sous peine de mourir… Une situation totalement catastrophique.

Les «oui»

Parmi les tenants d’une certaine libéralisation des télévisions, on trouve tout d’abord Jacques Attali, conseiller fort écouté de François Mitterrand, et de nombreux proches du chef de l’Etat. Notamment Jacques Séguéla, lequel ne se cache d’ailleurs pas d’avoir un projet de télévision privée ! Mais on en trouve également. et c’est plus nouveau, dans l’entourage du Premier ministre, Laurent Fabius. Lequel était fermement opposé à ces nouvelles télévisions voici encore quelques mois ! On ne serait pas hostile autour de lui à cette nouvelle liberté. Il ne faut pas non plus oublier que 1986 sera une année politiquement importante pour le pouvoir actuel. Alors, face à une opposition qui ne cesse de se battre sur le thème des libertés menacées, et qui a déjà nettement pris position pour les télévisions privées (oubliant en cela qu’elle avait interdit les radios locales), il est sans doute plus que temps d’agir. Ainsi, le pouvoir de gauche apparaitrait comme celui qui aurait su négocier le virage vers l’avenir en libéralisant l’audiovisuel.

Le choix

Les positions sont définies, certes, mais la décision finale n’est pas encore connue. Et il ne faut pas oublier que, comme pour la publicité sur les radios locales, cette politique se décidera au sommet de la pyramide, à l’Elysée même . C’est sans doute l’une des raisons de toutes les rumeurs existantes actuellement. Ce qui est certain, c’est que cette décision sera mûrement réfléchie, et qu’une libéralisation ne pourrait se faire sans prendre de précautions (que ne dénient d’ailleurs pas des gens comme Jean-Louis Bessis ou Renaud Delourme). Mettant en jeu des moyens financiers et politiques importants, il est évident que le pouvoir ne souhaite absolument pas les voir tomber sous la main d’un seul groupe, qui aurait, de plus, de nombreuses chances de lui être hostile. Et puis, on parle beaucoup du pouvoir de l’argent. Avec toujours le spectre des puissances importantes qui auraient la mainmise sur les télévisions, ne mettant à profit celles-ci que pour réaliser de nouveaux bénéfices. Alors, on évoque déjà la possibilité de donner l’autorisation à quelques villes de France d’émettre sur les ondes hertziennes ; chaînes qui basculeraient sur le réseau câblé, quand il sera opérationnel. Cependant, il ne faut pas oublier que les télévisions privées qui auraient le plus de chance de trouver une audience potentielle, seraient, à l’instar des radios locales, celles qui disposeraient de moyens financiers importants (voir encadré), afin de proposer des programmes engageants. En effet, si le coût d’installation est relativement mince, il n’en est pas de même pour la fourniture de programmes. Et là, il est évident que l’on ne trouve pas beaucoup d’entreprises qui auront la possibilité de perdre de l’argent pendant deux ans, voire trois ans, avant d’en gagner. Ainsi, sur la ville de Paris, Jacques Chirac a déposé une demande de trois canaux hertziens : parmi les noms des éventuels fournisseurs de programmes, on trouve Libération, Europe 1… La station de la rue François 1er a d’ailleurs d’ores et déjà dépensé la modique somme de 30 millions de francs pour faire équiper ses studios en matériel, et fournit des programmes à Canal Plus, lui permettant ainsi de faire ses premières armes. Le cinéma s’intéresse également de près à ce secteur : UGC, qui prend actuellement pied dans la FM, a un projet déjà très évolué. Des groupes de presse, Hersant, Hachette. On évoque aussi la possibilité d’une sorte de kiosque à télévision, réunissant sur la même fréquence un certain nombre de télévisions parfaitement ciblées.

Le financement

Fournir des programmes, surtout si l’on veut qu’ils soient de qualité, cela coûte fort cher ! Il est donc à peu près certain que, pour vivre, ces télévisions devraient fonctionner en réseaux, et ce, dans le but d’amortir tant les programmes propres, que des achats. De plus, le personnel devra également être correctement payé. Ces réseaux, bien sûr, émettraient en faisant de nombreux décrochages locaux, se transformant ainsi en véritables chaînes locales compétitives. Pour cela il est donc nécessaire qu’elles aient accès à la publicité. On objecte justement, face à ce nouveau média, comme on l’avait fait pour les radios locales, qu’il va prendre une partie des budgets destinés à la presse régionale. Vrai ou faux. On s’aperçoit, en effet, en consultant les chiffres, que les investissements publicitaires dans notre pays sont relativement modestes. FR3, par exemple, diffuse des messages publicitaires sur ses écrans, tant pour les programmes régionaux que nationaux. Et les spots régionaux sont, dans une très grande majorité, monopolisés par des industries nationales. Les quelques sociétés régionales qui s’y sont intéressées ne faisant d’ailleurs que fort peu de publicité dans la PQR. Elle ne s’est donc pas sentie menacée par ce phénomène, pas plus d’ailleurs que par les radios locales. N’oublions pas qu’elles ont d’ailleurs pris position dans ce secteur, en achetant quelques stations. Et qu’elles feront sans doute de même avec des chaînes locales. La leçon qu’il faut en tirer est la suivante : les journaux ont su faire basculer les budgets qu’ils perdaient dans la presse écrite au bénéfice de leurs stations de radio. Il en serait de même pour la télévision. D’autre part, s’il n’est pas obligatoirement intéressant pour un industriel de faire une publicité à l’échelon national, la multiplicité des médias régionaux, locaux, pourrait sans doute inverser cette tendance. On peut imaginer des campagnes couplées radio locale / télévision locale / presse régionale. Une fois de plus, il n’est évidemment pas question de laisser faire n’importe quoi. Des règles devraient être édictées instituant des interdictions, à l’image de ce qui se fait sur les chaînes nationales, ou Canar Plus. Et l’argent ainsi gagné permettrait de produire ou d’acheter des programmes de qualité, amenant eux-mêmes un maximum d’audience, donc plus de recettes. Car, expliquer que ces télévisions ne diffuseraient que des programmes médiocres est faux : si dans un premier temps, on notera sans doute quelques difficultés, regardons l’exemple italien. Afin de conserver leur audience, donc leur publicité, les chaînes de l’industriel Berlusconi ont été forcées d’améliorer la qualité ! La multiplicité des moyens de communication, de diffusion, ne peut qu’être favorable à une industrie des programmes, qui trouverait là de nouveaux débouchés. Et protégeons également le cinéma : en interdisant, par exemple, de diffuser certains soirs des films sur les écrans, ou en obligeant les télévisions à reverser une partie de leurs revenus à l’industrie cinématographique.