De Bowie à MacLaren en passant par Bronski Beat

Dans un tout autre genre, le Madam Butterfly de Malcolm Mac Laren, est un éblouissant exercice de style. L’ex-manager du groupe le plus scandaleux de l’histoire du rock (les Sex Pistols) s’est lancé depuis deux ans dans un pillage/recyclage, en fabuleux homme des médias qu’il est. Après le rap, le hip-hop, il fait du classique de Rossini, un tube pop. Mais comme il est aussi un homme de la mode, il a su habiller sa chanson de façon étonnante. Dans une atmosphère de bain turc, des créatures belles et longilignes (des mannequins) évoluent lentement, cheveux plaqués, maquillages clairs et laiteux, toutes revêtues du même maillot une pièce blanc. Il y a dans la photo, du Helmut Newton (l’ambiguïté des corps, les poses), mais aussi ce flou, ce brouillard cher à Hamilton. Et là, contrairement au Small-town boy de Bronski Beat, le clip est efficace parce que paradoxal : les images n’illustrent pas, mais créent – un contre-point chic et mode, un ballet de corps embrumés qui se mélangent, glissent, un rêve blanc et froid en contraste avec l’expressionnisme du thème lyrique que le clip est censé illustrer.Bronski Beat De Bowie à Mac Laren en passant par Bronski Beat, on ne peut qu’observer la supériorité des productions anglaises sur celles venues des USA. Quand l’artillerie lourde américaine tonne à coups de clichés, de gros effets à la mesure de la musique FM régnante, les Anglais improvisent et imaginent. Boy George et son Culture Club soignent depuis leurs débuts, sans faillir, leurs clips. The warsong, nouvelle chanson fétiche du travesti « le plus médiatisé du monde », est encore une belle réussite. Naïf certes, comme le message, mais mise en scène léchée, beaux éclairages, surimpressions qui échappent à la gratuité habituelle etsurtout un .formidable, final, où l’on voit Boy George entouré d’une multitude de squelettes envahir les rues. Des images chocs qui conduisent inévitablement à l’efficacité et donc au succès de la chanson. C’est grâce à cette absence de vulgarité toute américaine que Dépêche Mode, les chéris du techno-pop anglais, s’imposent encore avec Blasphemousrumours : encore un bel exercice de style et d’effets vidéo, panachage de couleurs, montages lisses et élégants de surimpressions. Contrastes du noir et blanc, de la couleur, et mise en scène astucieuse des instrumentistes du groupe (le marteau qui marque le rythme mécanique sur le bronze). Le tout bien entendu accompagner par un travail sur le look des musiciens, vers les gravures de mode. On est encore une fois loin de la Californie. Et on s’étonnera que tous ces petits Anglais fassent un triomphe sur MTV ! C’est sans doute pour cela que l’on regrettera que Sade, et son jazz cool, soft, n’ait pas eu pour son premier clip, Smoothoperator, un meilleur écrin. Pendant que sur scène sa voix et son corps ondulent souplement, se déroule une histoire d’amour qui semble plaquée arbitrairement. On imagine ce qu’un Jean-Paul Goude aurait pu faire avec un tel ‘spécimen de femme au charme métissé (il était présent au concert donné, il y a quelques mois, par la belle Sade). Puisque nous n’avons cessé dans cette chronique d’opposer vidéoclips anglais et américains, en privilégiant les premiers, peut-être serait-il bon d’expliquer, exemple à l’appui, notre choix. 84 fut, si l’on en croit les critiques spécialisés, mais aussi les ventes aux USA, l’année de Prince, rival «noir» et méchant du gentil et «blanchi» Michael Jackson. Or les Français qui n’ont pas pu encore voir le film qui fit sa gloire, Purplerain, ont dû se contenter d’un clip qui illustre la chanson thème du film. Alors que Michael Jackson avait su aligner les clips géniaux pour chacune de ses chansons, le Prince vend la sienne avec des images qui proviennent manifestement des chutes du long métrage. Autant le film tient le coup dans sa longueur, autant ces quelques bribes d’action sorties de leur contexte sont sans intérêt : Prince sur sa moto pourpre, solitaire près d’une rivière, dans sa baignoire, dans les fumigènes de la scène et, pour clore le tout, ces effets médiocres du final que même les réalisateurs d’un quelconque «Cadence 3» n’oseraient plus faire. Résultat, ce petit Prince qui nous est né, est loin, très loin, de rencontrer en France le succès escompté, et bien sûr à des années-lumière de Peter Pan – Michael Jackson. On pourrait multiplier les exemples de ce manque d’imagination qui semble frapper la production des vidéoclips américains : ainsi du nouveau Pat Benatar, Bonnie Tyler et son trop évident sponsoring par la Régie Renault (Super-cinq), sans parler des horreurs du style IronMaiden, Hall and Oates, etc. Une exception pour NikKershaw et son collage de vieilles images des premières rock stars. Et les Français me direz-vous ? Une mention bien pour La fille aux bas nylons de Julien Clerc. On attend avec impatience le Fantasmes d’Axel Bauer qui ne peut décevoir après le brillantissime Cargo de nuit réalisé par Mondino. Lequel Mondino est tout simplement aux USA pour réaliser son premier clip américain (Don Henley, ex-Eagles). Et on parle même d’une production made in USA pour son premier long métrage, une adaptation de la bande dessinée Rank Xerox de l’Italien Liberatore. Peut-être que là on commence à s’égarer et à s’éloigner singulièrement des vidéoclips. Sauf que l’on voit bien que le clip est plus qu’une finalité mercantile, il est aussi une rampe de lancement vers un ailleurs cinématographique.On a vraiment l’impression d’avoir laissé partir quelqu’un d’essentiel. Peckinpah vient de mourir à 59 ans, dans l’indifférence, complète des gens du «movies business» américain. Hollywood l’avait déjà enterré depuis quelques années. L’oubli après la gloire… parce que, à la sortie de «La horde sauvage» et des «Chiens de paille», on ne jurait que par lui. Peckinpah a influencé d’une manière définitive le western et le thriller policier. Vous prononcez le nom de Peckinpah et on vous parle de violence, de coups de feu et des fameux ralentis sanglants. Pourtant l’œuvre du vieux Sam ne se réduit pas à cela. Il exprime un attachement, farouche et nostalgique, à certaines vieilles valeurs des pionniers de l’Ouest américain. Samuel David Peckinpah était le dernier rebelle, le dernier aventurier, le dernier indompté… On le savait plutôt grossier, pas diplomate pour un dollar, cow-boy et belliqueux, toujours prêt à faire le coup de poing (dans les bordels comme dans les bureaux de producteurs), grand buveur de whisky, grand chasseur et grand séducteur, grand sentimental aussi… On comprend qu’une telle personnalité, une aussi déroutante «grande gueule», généreuse, mais un peu folle, puisse terroriser et dérouter les bureaucrates des grands studios de cinéma. Tant que vos films font un malheur au box-office, tout ce petit monde vous trouve merveilleux. Mais quand votre côte de rentabilité baisse, c’est l’abandon pur et simple. Le destin de Sam Peckinpah ressemble à celui de ses personnages : le major Dundee, le Don Mac Coy du «Guet-apens» (The Getaway) ou Junior Bonner. Tous sont des «loosers» magnifiques, des «perdants» sublimes. Peckinpah confiait à Robert Benayoun, dans la revue Positif : «Ils sont battus d’avance, ce qui est l’un des éléments primordiaux de la vraie tragédie. Ils ont depuis longtemps des accommodements avec la mort et la défaite. Alors il ne leur reste plus rien à. perdre. Ils n’ont aucune façade. Il ne leur reste plus une illusion. Aussi représentent-ils l’aventure désintéressée, celle dont on ne tire aucun profit, sinon la pure satisfaction de vivre encore»… Là est, peut-être, la vraie philosophie du «dinosaure» Peckinpah dans ses films et même dans la vie, d’après ceux qui l’ont accompagné un petit bout de chemin. Peckinpah est très à cheval sur ses origines : de descendance hollando-gallo-irlandaise, il a aussi du sang indien. Son grand-père s’est installé au pied de la montagnePeckinpah, en 1871, et Sam a vécu toute sa jeunesse dans cette région isolée, très marquée par l’histoire de l’Ouest. «On parlait encore, dans mon enfance, des raids de gunfighterscélèbres dans ce coin de Californie, avouait-il à Guy Braucourt dans «Cinéma 69»… J’ai même longtemps habité près d’un camp de mineurs parmi lesquels se trouvaient de nombreux témoins de cet Ouest disparu… J’ai donc été amené très rapidement et tout naturellement à me trouver en contact avec le vieil Ouest et ce qui en survivait. Et c’est dès mon adolescence que j’ai entrepris des recherches personnelles sur cette période de l’histoire du pays. Je rencontrais volontiers d’anciens cow-boys, d’anciens éleveurs ou d’anciennes prostituées qui, devant quelques verres de bière, me racontaient leurs souvenirs». Sam Peckinpah a une grande tendresse pour ces héros que le trop moderne 20e siècle a laissés dans leur nostalgique passé. Les plus exemplaires, sur ce thème, sont Gable Hogue, Billy le Kid et Junior Bonner. Dans «Un nommé CableHogue», en 1970, Sam Peckinpah raconte le destin d’un prospecteur installant un relais dans le désert alors que l’automobile fait son apparition. Hogue, tout entier à sa vengeance contre les deux associés qui l’ont abandonné dans le désert en tentant de survivre en exploitant son relais-point d’eau, est le type même du héros égaré dans un monde dont il n’a pas su comprendre et dominer à temps l’évolution. Pour les CableHogue, il n’y a plus qu’à mourir. Contrairement au très réaliste shérif Pat Garrett, le Billy le Kid du fameux film de Peckinpah («Pat Garrett et Billy le Kid», en 1973) est lui aussi une incongruité dans une nouvelle société industrielle basée sur le profit. Aussi superflu qu’une légende, on le forcera à mourir. Pour Junior Bonner, le champion de rodéo sur le déclin du film que Peckinpah réalisa en 1972, le monde contemporain n’est pas plus tendre. Parce qu’il a choisi l’errance, le non-conformisme et le mépris de l’argent, il est laissé en marge, seul et indompté. Là encore le message de Sam Peckinpah est clair : l’Ouest n’est plus ce qu’il était ! Le «bon vieil Ouest» avec les «bonnes vieilles» valeurs du «bon vieux» western, Peckinpah les illustre… à sa manière dès son second film, «Coups de feu dans la Sierra», en 1962. Deux hommes, au crépuscule de leur vie, redécouvrent l’amitié alors qu’ils n’ont rien en commun. C’est cette ballade nostalgique sur la vieillesse et la mort qui intéresse vraiment Peckinpah, plus que la traditionnelle embuscade finale avec son festival de coups de feu tous azimuts. Par la peinture d’un village minier sous la neige, par la présence des Chinois sur le sol américain, la course de chameaux et mille détails véridiques récoltés auprès des témoins de l’ancien Ouest, Peckinpah évite les conventions du genre. «Coups de feu dans la Sierra», comme «Major Dundee», deux ans plus tard, et la plupart de ses films suivants, parlent surtout de héros en marge… de survivants !«Major Dundee», après le duel final de «Coups de feu dans la Sierra», annonce le goût de Sam Peckinpah pour la violence spectaculaire. Les combats du film, notamment ceux qui opposent la troupe du major Amos Dundee et les soldats français envoyés par Napoléon III en expédition au Mexique, sont d’une violence sanglante qui pouvait évoquer celle de certains westerns-spaghetti de l’époque. Cette même recette de réalisme baroque, de détails insoutenables sublimés par le lyrisme, fera le triomphe de «La horde sauvage». Tourné en 1969, «La horde sauvage» va devenir… la bible, «le cinéma selon Peckinpah». Souvent imité, rarement égalé. Les audaces de «La horde sauvage» ont définitivement imposé un monde de l’Ouest sale, affreux et méchant. Finis les duels chevaleresques au pistolet dans la rue centrale ou les anges gardiens parés d’une étoile de shérif attendant que le train siffle trois fois ! La presse, de part et d’autre de l’Atlantique, cria au génie ou à la folie furieuse. Tout ce que les westerns «nobles» escamotaient était étalé avec insistance. Dans «La horde sauvage», que Sam Peckinpah réalisé en 1969, les chairs éclatent sous l’impact des balles de gros calibres et le sang jaillit à foison. Les gorges sont tranchées à vif et en gros plans avec des flots d’hémoglobine… Tout cela filmé avec d’insistants ralentis va devenir la marque de fabrique de Sam Peckinpah et influencera pendant toute la décennie une grande partie du cinéma américain et même européen. Suivra, en 1971, «Les chiens de paille» où Dustin Hoffman, Américain tranquille, fuit la violence quotidienne américaine et doit lutter avec piège à loup et huile bouillante contre l’agression d’un groupe de jeunes gens d’un paisible village de Cornouailles. Puis viendra en 1972 «Le guet-apens» où Steve McQueen et sa compagne se défendent à coups de fusil à pompe contre police et truands qui les poursuivent. Puis il y aura aussi, en 1974, «Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia» où Warren Gates allait jusqu’au bout de sa vengeance avec une furieuse exaltation. Puis Peckinpah tournera encore, en 1975, «Tueur d’élite» où Robert Duvall faisait sauter à la carabine les articulations des genoux et du coude de James Caan. Puis ce sera enfin la chasse à l’homme d’«Osterman week-end», en 1983. Peckinpah, dans un entretien au «New York Times», expliquait son choix : «La violence est enfouie en chacun de nous. C’est l’instinct de survie. Niez cette évidence, vous êtes foutu. La violence, je la revendique, je la crois positive et vitale. La seule question est : comment la canaliser en vue d’un usage meilleur pour l’homme ? Parce que l’homme n’est, en fin de compte, qu’un animal de plus, affamé et plein de haine. Il y a dans ce monde un peu d’amour, un peu de beauté et beaucoup de barbarie». Cette barbarie du monde, Sam Peckinpah la dénonce avec beaucoup de sensibilité en 1976 dans «Croix de fer», son premier et unique «vrai» film de guerre. Il y montre l’absurdité et la brutalité des combats sur le front russe, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors de la débâcle allemande. Il fallait s’y attendre : sa guerre, ni grandiose ni héroïque, est sale, sanglante et sauvage. Peckinpah montre le spectacle de la mort sous les balles ou les bombes dans ces fameux ralentis devenus une constante dans l’œuvre du cinéaste. Bien autre chose qu’une simple coquetterie de style, voire même une complaisance, le ralenti, pour Sam Peckinpah, a plusieurs fonctions essentielles : «Il rend compte de la dilatation du temps quand tout à coup tout explose. Il permet la vision de la douleur et des corps meurtris et disloqués. Il plonge le spectateur dans la violence et l’amertume à participer pour qu’il se rende compte jusqu’où lui-même pourrait aller si, sorti de son fauteuil de cinéma, il était placé dans les mêmes circonstances. Il montre aussi qu’il y. a toujours dans la guerre, la violence et l’horreur, unmoment d’une étrange beauté à laquelle on est sensible par exemple les peintures de bataille. Et, en même temps. il dénonce la fascination de chaque être devant la violence en allant un pas plus loin pour révéler sur quoi peut déboucher cette fascination». Voilà peut-être un nouveau tiroir secret de la personnalité et de l’œuvre du sieur Peckinpah. Sam le chasseur. Sam le soldat qui fit la guerre dans les marines, Sam le bagarreur, Sam I’«homme de l’Ouest», Sam le militant -du «struggle for life» (combat pour la survie) déteste la violence. Mais il refuse de l’ignorer. Il la décortique, l’exploite et la met en spectacle pour mieux comprendre (et exploiter) le phénomène de fascination/répulsion qu’elle exerce. Le paradoxe est sublime f Mais on le comprend mieux à la vision d’une comédie «routière» comme « Le convoi » que Peckinpah réalisa en 1978. L’action n’est là que pour divertir. Les camionneurs y sont sympas et sont poursuivis par des flics bornés. Et, là aussi, on ouvre un autre tiroir secret de Peckinpah et son œuvre : l’allergie flagrante à toute forme d’autorité abusive qui entraverait sa liberté. Individualiste forcené, Peckinpah refusa d’abdiquer sa propre volonté. Quand on est rebelle on le reste. Quitte à faire peur à Hollywood !

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